Bailo Telivel Diallo: “Nous avons des programmes qui datent autour des années 60, pour d’autres des années 2000”

Bailo Telivel Diallo, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, a accordé un entretien à votre quotidian en ligne, dans lequel, il aborde le système éducatif de l’enseignement supérieur guinéen, qui selon lui, est sur le bon chemin. Par ailleurs, Bailo Telivel, nous confie ses nouveaux projets.

Objectif224.com: Vous avez été impliqué dans la promotion du projet ‘’un étudiant une tablette’’. Quels sont les résultats que vous avez obtenus à cette époque? 

Baïlo Téliwel Diallo: C’est un grand projet qui vise la rénovation totale du système éducatif guinéen, commençant par les universités. J’ai été avec mon équipe, à l’époque en tant que ministre, l’initiateur du projet ‘’un étudiant une tablette’’ qui visait et qui vise jusqu’aujourd’hui à créer le premier MOOC universitaire en Guinée. Le modèle financier était un peu compliqué. C’est pour cette raison que l’actuel ministre l’a repris sous une approche un peu plus pragmatique, parce que les tablettes sont vendues, mais à un prix qui défie toute concurrence sur le marché guinéen, à qualité égale. Je pense qu’il poursuit encore les mêmes objectifs. Maintenant, il faut passer à l’étape où il faut donner un contenu pédagogique aux applications installées dans les tablettes et y associer un peu plus les enseignants de rang magistral. Donc, c’est un projet qui a de l’avenir. Je pense qu’il va atteindre ses objectifs à terme.

Quelle est votre action dans l’enseignement supérieur dont vous êtes  plus fier ?

Il y a beaucoup de choses, mais parmi lesquelles, si je dois identifier une action, c’est peut-être l’orientation des bacheliers en ligne sur la plateforme Djoliba. Parce que cela a permis de rendre les orientations des bacheliers plus objectifs, tout en donnant plus de  liberté, d’autonomie de choix aux bacheliers. Cela a permis également de révéler des distorsions dans les profils de nos étudiants, notamment entre d’une part les sciences exactes et les sciences de la nature et d’autres part les sciences sociales. Sur cette base, on peut commencer à réfléchir un peu mieux sur les orientations des élèves dès le collège après le brevet, pour un peu mieux équilibrer les trois options, et peut-être même créer d’autres filières de formation plus modernes. Donc Djoliba, qui est devenu maintenant Gupol, a été un outil dont l’impact sur le système éducatif guinéen n’a pas encore été suffisamment analysé. Mais il y a aussi des choses qui ont été faites par la même équipe durant cette période notamment une attention un peu plus grande aux institutions chargées de la recherche, qui ont été pendant trop longtemps laissées pour compte alors que la Guinée dispose d’un potentiel en la matière qui mérite d’être mieux inséré dans les programmes et projets de développement national. Là aussi, il y a du chemin qui a été parcouru, et il y a du chemin qui est en train d’être parcouru en matière de rénovation, d’équipement, en matière d’orientation, de spécialisation, d’élaboration des programmes de recherche. Mais il faut continuer l’effort en formant et en intégrant dans le système des chercheurs de plus en plus spécialisés, et pointus. Je n’ai rien inventé de nouveau. J’ai poursuivi en mettant mon grain de sel sur ce que j’ai hérité en particulier de mon prédécesseur, mon frère Damaro. Je pense que le ministre Yero Baldé est dans la même trajectoire. Il ajoute son grain de sel, avec sa personnalité propre, sa vision. Mais lui aussi reste dans la ligne qui a été amorcée depuis 2010 de rénovation de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

A travers les orientations, pensez-vous que c’est une bonne manière d’envoyer les bacheliers dans les écoles professionnelles ?

C’est une des propositions que j’ai faite. Vous savez, notre système d’enseignement souffre d’un grand problème, d’un grave problème, je pèse mes mots. C’est le peu d’attention qui a été accordée lors des réformes des années 2000, le peu d’attention qui a été accordée à l’enseignement technique et à la formation professionnelle. Ce qui fait que nous avons un enseignement général très orienté vers les ‘’sciences sociales ». Lorsque les élèves arrivent au bac, la plupart ont fait sciences sociales au lycée, pratiquement les ⅔. Ils n’ont que très peu de compétences, très peu de compétences pratiques et très peu de savoir-faire. L’enseignement supérieur est obligé d’absorber ces élèves,ces bacheliers issus d’un enseignement général, et en trois ou quatre ans de licence, essayer d’en faire des professionnels. C’est un défi  presqu’impossible à relever. Il faut que dès le secondaire, au collège qu’on commence à renforcer les profils d’enseignement technique et d’enseignement professionnel. Qu’on multiplie les écoles d’enseignement technique et de formation professionnelle. Qu’on les oriente beaucoup plus vers les secteurs porteurs de croissances en Guinée, vers les priorités du développement comme l’agriculture, l’énergie, le tourisme, l’environnement, les mines etc., et qu’il y ait un maillage beaucoup plus serré avec l’enseignement professionnel. Ça commence à démarrer. Il y a eu des projets, notamment les projets des Ecoles régionales des arts et métiers qui viendront renforcer l’actuel ENAM. Il faut aller jusqu’au plus bas niveau, vers les centres de formation professionnelle de CFP. Quelques-uns ont été modernisés. Il faut vraiment un maillage à ce niveau. Et si on parvient à le faire en ce moment, on aura moins de problèmes et dans l’enseignement général et à l’enseignement supérieur, et pour le développement et pour les résolutions de problème de chômage de diplômés.

En tant qu’enseignant chercheur quels sont, selon vous, les défis majeurs du système éducatif guinéen ?

J’aime réfléchir avant de répondre et il y a énormément à dire sur cette question,que l’on peut déveloper dans l’espace d’une interview. Pour moi, le premier défi, c’est la rénovation de nos programmes. Nous avons des programmes qui datent autour des années 60, pour d’autres des années 2000, alors que les sciences, les techniques ont considérablement évolué. Beaucoup de métiers nouveaux sont en train d’apparaître. Beaucoup de nouveaux métiers, de nouvelles filières, des nouvelles exigences technologiques pointent à l’horizon. Et je ne suis pas sûr que nous soyons très bien préparés à ce bouleversement qui arrive dans le monde de la science et de la technique. Ça peut prendre du temps de rénover un programme, qui implique beaucoup de choses. Mais il faut que nous abordions ce défi avec sérieux, avec profondeur, embrassant tous les enjeux qui sont liés à cela, notamment tout ce qu’il faut réunir ensuite pour que les programmes puissent être mis œuvre, parce que qui dit mise en œuvre d’un programme parle d’enseignants, parle de laboratoires, parle de tout un environnement pédagogique qu’il faut mettre  en même temps que le programme. C’est là un défi qui est souvent énoncé, mais jusqu’à présent on tâtonne un peu : on parle de formation pour l’emploi. Moi, cette formule ne me convient pas. On ne forme pas pour l’emploi. Parce que les emplois évoluent tellement vite que si vous cadrez votre formation sur les emplois actuels, vous risquez de vous retrouver dans cinq ans, au bout de la formation avec des étudiants formés pour des emplois qui sont en train de disparaître. Donc, il faut former pour le développement. La notion de développement contient l’idée d’une dynamique, d’une anticipation de nouveautés, d’innovations. C’est pour cette raison que le système éducatif, le système de formation doit s’approprier des questions de développement, anticiper les questions de développement, les nouvelles dynamiques, les anciennes dynamiques, les nouvelles contraintes et les anciennes contraintes pour s’adapter continuellement à cette évolution, s’adapter et être le levier du développement. Il faut qu’on abandonne l’idée qui sépare trop la formation d’un côté et le développement de l’autre. Le président en a souvent parlé d’ailleurs. Il faut que nos institutions de formation et en particulier de formation professionnelle et les formations supérieures soient en même temps des entreprises de développement. Ce n’est pas à la sortie des diplômes qu’elles doivent participer au développement, c’est pendant même qu’elles forment la ressource humaine qu’elles doivent être également des entreprises de développement où comme on dit aujourd’hui, les incubateurs. C’est dans les institutions de formation qu’on doit incuber le développement. Quand je prends Faranah pour l’agriculture, Mamou pour les TIC, Dalaba pour l’élevage, Boké pour les mines, Polytechnique Gamal pour les sciences de l’ingénieur, il faut que quand on approche de ces institutions, même du point de vue du paysage, qu’on sente qu’on est en train d’approcher une institution de formation professionnelle de niveau secondaire ou de niveau supérieur.  C’est dans le paysage même qu’on doit le voir. Ce n’est pas seulement quand on est rentré la-dedans qu’on doit voir l’impact. C’est dans le paysage, dans la façon dont les compétences ont changé ces paysage-là, les terroirs, les pratiques, les savoirs-faire, l’économie. Il y a des dispositions qui viennent d’être prises dans ce sens qui commencent à donner fruit. Par exemple, c’est la mise en place de l’Agence nationale d’assurance qualité (L’ANAQ). C’est un outil d’orientation de prise de décision et  d’amélioration de la qualité qui est essentiel. Parce que cet outil va nous permettre de pointer les causes profondes de la faiblesse, de la qualité de notre enseignement. Donc une fois un bon diagnostic pose, il faut trouver les solutions idoines. Ceci étant, il ne faut pas non plus exagérer :  notre système éducatif n’est pas plus gravement malade, à quelques différences près, des autres systèmes de la sous-région. On a parfois plus de retard à rattraper, mais parfois aussi nous sommes dans des avancées qu’on ne trouve pas ailleurs, surtout en ce qui concerne la recherche. Je pense que pour le moment, on ne s’en sort pas trop mal. Le problème est que ni le public, ni les administrations, ni nos partenaires ne portent suffisamment d’attention à notre système de recherche qui est parmi le mieux outillé de la sous-région.

Depuis  trois ans, le ministre Yero Baldé a interdit l’orientation des bacheliers en médecine. Est-ce que, selon vous, c’est une bonne solution ?

C’est une préconisation déjà de la Commission nationale pour la réforme de l’enseignement que le président avait mise en place, dont je faisais partie d’ailleurs. Qui après évaluation des effets, des paramètres, des formations dans le domaine de la santé, ont préconisé l’arrêt du recrutement dans le secteur de la formation privée dans le domaine de la santé. Moi-même, lorsque j’étais en poste, j’avais commencé à essayer de réduire les recrutements pour les facultés de médecine à Gamal, à Koffi, Anan et à la Source. Pour beaucoup de raisons, il y a eu des tergiversations en termes de décision et d’application de cette décision au niveau des institutions chargées de la formation, y compris au niveau des professeurs des facultés de médecine. Je pense qu’en la matière le ministre Yero est dans la bonne voie : il a une qualité que j’apprécie beaucoup, je le lui ai dit : il sait résister aux pressions. Pour faire des réformes, il est extrêmement important d’être capable de résister au tiraillement parce que les gens trouveront toujours un argument pour t’amener à ne pas faire la réforme. Quand la réforme heurte des privilèges de pouvoirs, de ressources, il est normal que ceux qui perdent en la matière résistent. La bonne gouvernance consisterait à savoir sans être brutal, de savoir poursuivre les réformes avec un esprit inclusive et pédagogique, mais poursuivre la réforme. Je pense que la réforme dans le domaine de la formation de nos agents de santé, de médecins et des autres agents est quelque chose de salutaire. Il suffit de voir les accidents qui se font dans beaucoup de cliniques privées et même parfois dans les hôpitaux. Je ne vais pas m’aventurer à dire avec certitude que c’est souvent des fautes professionnelles, mais quand on voit la description de ce qui se passe on se demande si ce ne sont pas des fautes professionnelles.

Que pensez-vous des violences qui ont entraîné la mort d’un étudiant à Labé ? 

C’est très regrettable. Et je saisis l’occasion pour présenter toutes mes condoléances aussi bien à la famille éplorée qu’à l’Université de Labé puisqu’il appartient à la famille académique et au système éducatif. Je ne saurai me prononcer sur le fond parce que je n’ai pas d’informations fiables pour pouvoir dire ce que j’en pense. Je dis simplement que c’est regrettable. Et il faut que notre société parvienne à réduire finalement et à éliminer la culture de la violence avec laquelle, on essaie de régler tous les conflits. La violence ne peut pas régler les problèmes de société. Les contradictions, qui sont aussi la caractéristique de toute une institution qui doit évoluer. Il faut qu’on essaie autant que possible, chaque fois que des problèmes se posent qu’on essaie de voir ce que les lois disent ? Qu’est-ce que les règlements dissent ? Qu’on parte de ces lois et de ces règlements pour résoudre les problèmes.

Alors, depuis que vous avez quitté le département du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, à quoi consacriez-vous votre temps ?

Depuis que j’ai fini mes études au début des années 70, je me suis consacré à l’enseignement d’une façon directe en tant qu’enseignant, professeur à Gamal, ensuite en tant que coopérant guinéen au Seychelles dans le domaine de l’enseignement. D’une façon indirecte, en tant que directeur national de la culture très orienté sur le lien entre culture et éducation, culture et développement. En tant que consultant, j’ai participé à beaucoup de travaux sur les réformes de l’enseignement, en tant que ministre de l’enseignement supérieur. Donc, ma vie c’est l’enseignement. Dès que j’ai quitté le gouvernement tout naturellement je me suis impliqué volontairement dans la participation à l’amélioration de la qualité de l’enseignement dans le cadre d’un projet que je suis en train de développer, de mettre en œuvre dans notre ferme familiale, mon épouse, mes enfants et moi à Popodara. A 5 km avant d’arriver à Popodara, nous avons une ferme familiale. Ce n’est pas une ferme commerciale. Autour de cette ferme l’un de nos objectifs c’esr d’impacter le système éducatif, une dizaine d’écoles primraires et deux collègues qui sont autour de nous, en formant les enseignants en pédagogies actives et à l’usage des TIC pour améliorer l’apprentissage. On a déjà organisé des formations de trois jours, puis d’une semaine. Je reste donc dans l’enseignement. Autrement, toujours dans le cadre de la ferme, on essaie de voir comment faire du transfert de la technologie et du renforcement de capacités en direction des femmes, et des jeunes paysans qui sont autour de nous. Par exemple, améliorer les rendements, les cultures hors-sol, la conservation des fruits et légumes, l’accès aux marchés. Autrement dit, la question est savoir comment, en diffusant des technologies dans ce milieu-là, on peut améliorer le cadre de vie,  le bien-être, les revenus et les emplois pour les jeunes en milieu rural. Ça peut toucher à la santé, a l’environnement ainsi de suite. On a amorcé des activités dans ce sens. Et j’écris aussi.

Quel regard portez-vous sur l’agriculture actuelle? 

Je ne suis pas très competent làèdessus. Je suis un jeune paysan, non pas par l’âge, mais par le fait qu’il n’y a pas trop longtemps que j’ai commencé vraiment à pratiquer l’agriculture. Je suis un petit paysan non pas par la taille, mais par la taille de mon exploitation qui est 0,5 hectares. Et je suis un peu à la marge de la politique agricole dans la mesure où les grands programmes de modernisation et de développement de l’agriculture guinéenne, surtout ceux qui ont été entrepris ce dernier temps autour de l’anacarde, du café, de l’amélioration de l’élevage, de caprins. Je ne suis pas encore impliqué dans ces programmes. Je ne suis pas non plus en dehors. Comme je le dis, je suis à la marge. J’observe et j’essaye de voir ces effets, ces impacts. Le regard que je porte c’est surtout le regard d’un petit paysan qui se rende compte que les grands programmes touchent des grands paysans, des organisations paysannes et les paysans moyens, mais touchent très peu les petits paysans, notamment les femmes paysannes. Parce qu’il y a un grand nombre de contraintes auxquelles sont soumis ces petits paysans et ces petites paysannes que le grand programme ne prennent pas suffisamment en considération. La question de l’accès à la terre est une question cruciale. La question de l’accès à l’eau est une question cruciale. La question de l’accès à la force de travail c’est-à-dire pour faire face au gros travaux agricoles qui est une question cruciale, parce que les jeunes ont abandonné le monde rural. La question de l’accès aux intrants est une question cruciale pour ces petits paysans. La question de l’accès aux technologies de conservation est une question cruciale pour le petit paysan. Or, ce sont ces petits paysans qui constituent 85% de la pauysannerie la polyvalent. Donc, voilà un peu ce que j’observe. On peut améliorer la production, la productivité, les revenus au niveau global, la contribution à la croissance, mais l’impact sur la population sur les plus faibles, l’impact sera beaucoup moins évident. C’est pour cette raison qu’il faut savoir marcher sur les deux jambes. Marcher sur la grande exploitation  paysanne et sur le petit paysan.

Votre mot de la fin

Il faut être positif, je le dis en particulier pour les jeunes. C’est ma bagarre dans les réseaux sociaux. J’ai souvent été mal interprété quand je le dis. Je suisentièrement d’acord, il faut critiquer, il faut mettre le doigt sur ce qui ne marche pas. C’est bien, il faut le faire. Mais en même temps, il faut rester positif, montrer aussi ce qui bouge positivement. Et pour moi, ce qui bouge positivement c’est une toute petit étincelle, mais comme le disait Mao, c’est l’étincelle qui met le feu à la plaine. C’est le tout petit positif qui met le feu à la plaine. Deuxièmement, il faut être rural. Je ne  dis pas que tout le monde doit être à la campagne. Mais il est évident que le regard, y compris des urbains qui sont en ville, le regard qu’ils vont porter sur le monde rural, les appuis que chacun va contribuer à faire pour que le monde rural guinéen se porte mieux, ce sera un élément décisif du programme de développement, d’émancipation de notre pays. Donc, cette positivité sur le monde rural sur les performances sur la science et la technologie. C’est un peu ce que je souhaiterai voir de façon beaucoup plus massive.  

L’interview réalisée par

Amadou Tidiane Diallo

 

Les commentaires sont fermés.