Hadja Aicha Bah, ancienne ministre de l’Education nationale : « Est-ce que les programmes que nous enseignons répondent au besoin de l’enfant, de sa communauté, de la nation ? » (L’intégralité de son interview exclusive)

Hadja Aïcha Bah, est sans doute l’une des meilleures ministres de l’éducation de la Guinée post-Sékou Touré. Elle apporte actuellement son expertise à plusieurs institutions internationales sur les questions d’éducation. Mais pas seulement, puisqu’elle est également membre du Comité du prix ‘’Mo Ibrahim’’, qui récompense les anciens chefs d’Etat, qui ont fait avancer leurs pays sur les voies de la démocratie et du développement économique. Un reporter de votre quotidien en ligne, a rencontré cette dame de fer, qui, dans une longue interview, a abordé de nombreux aspects liés au secteur éducatif guinéen. Lisez l’intégralité de cette interview dont la richesse nous avait amenés à vous la publier en quatre séquences.

 

Objectif224.com : Vous avez été ministre de l’Éducation, aujourd’hui quel regard portez-vous sur le système éducatif guinéen ?

Hadja Aicha Bah: Je suis mal placée pour en parler. Parce que moi, lorsque j’étais ministre, j’avais tout ce qu’on appelait éducation nationale, c’est-à-dire du primaire et au secondaire, plus l’enseignement technique et la formation professionnelle, y compris l’alphabétisation. Donc, c’était vraiment un gros lot, autant que mon autre collègue avait l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Maintenant, lorsqu’on regarde le système, il est subdivisé en plusieurs compartiments. Parce que vous avez l’enseignement technique et la formation professionnelle d’un côté, vous avez l’éducation nationale c’est-à-dire l’enseignement primaire et le secondaire de l’autre. Ensuite, vous avez l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Mais, la petite enfance appartient à un autre département, celui les affaires sociales. Et donc, c’est difficile. Est-ce que ces départements se retrouvent pour travailler ensemble ? Si oui, c’est excellent. Et c’est ce qu’il faut. Sinon, c’est très difficile. Pourquoi ? Parce qu’au moment où il faut donner les budgets à l’éducation nationale dans sa globalité, c’est difficile de subdiviser. Qui va avoir quoi ? C’est ça la difficulté. Et là, je comprends les ministres. Je crois que chacun d’eux fait ce qu’il peut, ils travaillent. J’ai vu comment les examens se passent. Heureusement que cette fois-ci, il n’y a eu pas de problèmes: l’examen d’entrée en 7ème année, le Brevet, et j’ai vu aussi le baccalauréat. Tout s’est très bien passé.

D’aucuns estiment que la suppression du concours d’entrée à l’Université a beaucoup affecté le système éducatif guinéen. Quel est votre point de vue ?

Le concours d’entrée à l’Université n’a pas de sens. Parce que c’est une perte d’argent, ça coûte extrêmement cher. La moyenne des élèves peut servir de choix. 1- Les meilleurs, c’est au ministre de l’enseignement supérieur d’indiquer d’abord les orientations dont le pays a besoin. 2- Quel est le niveau des élèves dont il a besoin, parce qu’il faut de la qualité. Demain, les cadres qui sortiront de nos Universités auront en face des cadres des autres de la sous-région. Et ils vont tous compétir pour les mêmes opportunités de job. Et donc, il faut que nos jeunes soient excellents dans les domaines dont le marché du travail a besoin. Et pour cela, on regarde les moyennes, parce qu’il y a beaucoup d’éléments dans le concours. D’abord, il y a beaucoup d’argent à dépenser. Ensuite, les corrections coûtent extrêmement cher. Et ce n’est pas évident que les meilleurs qui ont passé l’année soient les meilleurs au concours. Il y a beaucoup d’éléments. Donc, pour moi, le concours d’entrée à l’Université, ça n’a pas de sens. Mais bon, chacun a sa vision.

Objectif224.com : Depuis deux ans, le ministre de l’éducation nationale a décidé du suspendre la prise en compte des notes de cours pour le baccalauréat unique. Est-ce que selon vous, c’est une bonne idée ?

Vous savez, certainement que ce qui l’a guidé, c’est le fait que certaines notes soient des notes de complaisance. C’est peut-être pour ça qu’il a décidé que les notes de l’année ne comptent pas. S’il était sûr que les notes étaient des notes méritées, il l’aurait accepté. Mais, je sais qu’il y a eu des notes de complaisance. On donne 14 à quelqu’un qui n’a pas de niveau. Après, il va avoir le bac alors qu’il n’a pas de niveau. Ça n’a pas de sens. C’est pour ça qu’il a dû dire qu’on ne mette pas les notes de l’année dans le calcul final du baccalauréat. Donc, c’est pour éviter les notes de complaisance. J’en suis persuadée.

Qu’est-ce qu’il faut pour rehausser le système éducatif guinéen ?

Premièrement, ce sont les enseignants. Il faut d’abord au niveau de la formation initiale, tout faire pour prendre les meilleurs, au moment du choix des gens qui vont faire la formation pour être instituteurs ou être professeurs. C’est ce choix qui est important. Ensuite la formation initiale, et la formation contenue. Parce qu’une fois qu’on est formé, on n’a pas fini d’apprendre. Tous les jours, on apprend. Et donc, il faut régulièrement une remise à niveau. Aussi bien qu’au primaire, et au secondaire. Même si ça coûte cher, mais c’est indispensable pour que la qualité de l’éducation soit maintenue. Je ne sais pas s’ils le font. Nous, nous le faisions avant, la formation contenue était-là. On le faisait pendant les vacances. Et si ça ne se fait pas, il faut qu’on le reprenne. Parce que nous avons besoin de formation de qualité. Sinon, on perd le temps.

Deuxièmement, est-ce que les programmes que nous enseignons répondent au besoin de l’enfant, de sa communauté, de la nation ? C’est ça. Il faut que le programme parle à l’enfant. Et en ce moment-là, ça va l’intéresser. Il va apprendre. Et lorsque l’enseignant voit qu’un enfant n’a pas de niveau, il faut savoir pourquoi. Parce que chaque gosse a un potentiel, il n’y a pas d’enfant bête. On me dit par exemple : mon enfant n’aime pas la chimie. En ce moment-là, c’est que le premier professeur que l’enfant a eu, n’a pas su introduire la chimie de manière à intéresser le gosse. Sinon, la chimie c’est quelque chose de facile. Mais, c’est l’introduction. Comment vulgariser les sciences ? On dit toujours que les sciences sont difficiles, non! C’est la formation des enseignants qui est importante, pour qu’ils puissent vulgariser les sciences, intéresser l’enfant à aimer les sciences. Ça, c’est indispensable. Nous reviendrons toujours à l’enseignant. Les parents aussi doivent à tout prix encourager leurs gosses à faire leurs devoirs et à apprendre leurs leçons. Ça, c’est indispensable. C’est pour ça qu’il faut que l’école, l’administration scolaire et les parents d’élèves se parlent. C’est cette jonction qui va amener le gosse à réussir dans sa vie.

Depuis votre départ des gouvernements de Conté et de Dadis, vous avez disparu des radars. On se demande où vous vivez maintenant et qu’est-ce que vous faites dans votre vie ?

Je ne parle pas, mais je suis-là. Je viens régulièrement en Guinée. Comment voulez-vous que je ne vienne pas dans mon pays ? Je suis notre pays à distance aussi. Je sais ce qui se passe. Et chaque fois que je peux appuyer un programme de financement pour la Guinée, je le fais au niveau de la Banque mondiale, par exemple. Je travaille avec la Banque mondiale, jusqu’à présent. C’est comme à l’UNICEF, à l’OIF, à la Banque Islamique de développement. Ce n’est pas parce que vous ne me voyez pas en ville que je ne suis pas en Guinée. Même si je ne suis pas physiquement en Guinée, mon cœur est là. Je viens régulièrement. Et chaque fois que je peux, je rencontre les ministres, les cadres, je discute avec eux. Je suis les jeunes.

Ces derniers temps, nous avons enregistré des résultats catastrophiques aux différents examens nationaux ? Qu’est-ce qui explique cela, selon vous ? Est-ce l’inachèvement des programmes ou les différentes grèves du SLECG?

Toute décision relative à l’éducation, les syndicats et les enseignants doivent être partie prenante. Quel que soit le nombre de syndicats qu’il y a, ce n’est pas ça l’important. L’important, ce qu’ils soient autour de la table au moment des discussions. Mais des grèves qui n’en finissent pas, ne peuvent pas être une solution. Parce que, qui est pris en otage ? Ce sont les enfants. Lorsqu’un enfant perd deux mois de classe, ça ne se rattrape pas. D’autant plus que nous avons vécu Ebola. Il y a beaucoup de trous chez les enfants qui en ont souffert. Ils ont souffert d’Ebola. Jusqu’à présent, ils auront ça comme manque de formation. Il faut que le ministère de l’Education nationale puisse avoir régulièrement des rencontres avec les syndicats pour discuter de toutes les décisions relatives à la formation de nos enfants. Si les enseignants pensent qu’on les néglige, qu’on ne les a pas considérés, ils ont leur raison, mais en ce moment, ils les réclament, ils peuvent réclamer cela. Ils peuvent interpeller le ministre sans faire de grève au départ. L’écriture seule ne suffit pas. L’autre fois qu’est-ce que les parents faisaient ? C’était l’arbre à palabres. On se retrouvait autour de l’arbre, et on discutait. C’est ce qu’il faut au niveau de l’éducation. Il faut que les syndicats acceptent de se retrouver autour de la table avec le ministère, avec les départements de l’éducation qui sont obligés d’organiser un partenariat permanent avec les syndicalistes. Il le faut. Et ça, c’est pour la formation de nos enfants. On ne peut les sacrifier. Nous n’en avons pas le droit. Nous n’avons le droit de sacrifier nos enfants. Mais la grève, ce n’est pas simplement le gouvernement qui en est responsable, les syndicats aussi vont en être. C’est ça. Il faut qu’ils se retrouvent. Il faut ce dialogue permanent. Il faut qu’ils mettent en place un partenariat où ils vont se retrouver régulièrement. On n’attend pas qu’il y ait une grève ou une menace de grève. On se retrouve régulièrement de manière crédible. Ils peuvent organiser la périodicité des rencontres des syndicats avec une commission du ministère de l’Education nationale. C’est ce que les autres font. Les pays où il y a des grèves qui n’en finissent pas, mais les enfants perdent. Je ne nomme pas les pays, mais j’en connais deux où les gosses ont tellement perdu que les parents étaient obligés pour ceux qui sont riches, de les envoyer à l’extérieur. Mais les enfants dont les parents n’ont pas les moyens de les faire partir à l’extérieur, ils perdent. Est-ce que nous avons le droit de faire perdre nos enfants ? Tous les enfants ont droit à l’éducation de qualité tout au long de la vie. Nous en sommes tous responsables, parents, enseignants et gouvernement. Tout le monde.

Mais à un moment donné, le ministre Mory Sangaré avait annoncé que tout enseignant qui refuserait de regagner les classes, son nom serait rayé de la liste des enseignants. Est-ce que c’était une solution ?

C’est que le ministre était exaspéré, certainement. C’est l’exaspération qui l’a certainement amené à s’exprimer ainsi. Ce qu’il faut c’est les ramener autour de la table et discuter avec eux, c’est le dialogue. Il n’y a que le dialogue qui peut nous amener à apprendre à vivre ensemble, à travailler ensemble pour le bonheur de nos enfants. Il devait être exaspéré.

Objectif224.com : On dit que les Guinéens ne lisent pas. Selon vous, qu’est-ce qui explique ce problème de lecture ?

Moi, je ne peux pas dire que le Guinéen ne lit pas. Parce que moi, je lis. J’ai trois livres actuellement. J’ai mon Coran, un livre de Douaou, et un livre Maimouna Marlee Camara. Je lis tout le temps. Je suis sûre que les autres aussi lisent. Peut-être que ce sont les jeunes qui ne lisent pas. Et cela, je leur dirais : vous ne pouvez vous améliorer qu’en lisant. Chaque fois que vous lisez un livre, vous apprenez énormément de choses. Il faut que les gens lisent. Il faut qu’ils écrivent. On dit, il faut que le monde se mette à écrire. Nous lisons d’abord avant d’écrire.

Depuis quelques années, la Fondation ‘’Mo Ibrahim’’ ne décerne pas de prix aux anciens présidents. Quelles en sont les raisons ?

Les critères pour obtenir le prix ne sont pas faciles à rencontrer. Il faut que le président d’abord ait quitté le gouvernement pendant les trois dernières années. Ce n’est pas un président en exercice. Il faut toujours que la personne quitte pour qu’on sache s’il a été élu au départ de manière juste, transparente et démocratique. Deuxièmement, il faut qu’il ait conduit son pays de manière démocratique et l’avoir développé sur tous les plans.

Troisièmement, il faut qu’il respecte les droits de l’Homme tout au long de sa magistrature. Quatrièmement, il faut qu’il respecte la constitution du pays.

En fin, il faut qu’il organise des élections claires, justes, transparentes et démocratiques, et qu’il passe le pouvoir démocratiquement.

Voilà les critères. Et donc, chaque année, nous nous retrouvons deux fois pour voir quels sont ceux qui ont quitté le pouvoir depuis les trois dernières années. Nous utilisons donc ce qu’on appelle l’indice ‘’Mo Ibrahim’’. L’indice explique tout ce que le président en question a fait pendant ses années de magistrature. Nous envoyons aussi des consultants pour vérifier dans le pays si c’est correct tout ce qui est dit. Nous interrogeons des journalistes. Nous regardons tous les médias et nous interrogeons toutes les parties prenantes pour voir si, réellement, la personne a bien tenu son pays pendant sa magistrature.

Quand tout cela est réuni, il a droit à un montant de cinq (5) millions de dollars qui sont subdivisés de la façon suivante : chaque année, on lui donne 500 mille dollars pendant 10 ans. S’il vit au-delà des 10 ans-là, il aura 200 mille dollars jusqu’à la fin de sa vie. Mais, en plus de ça, chaque année, on lui donne 200 mille dollars pour développer un projet soit dans son pays, soit dans les pays voisins. Donc en fait, chaque année, il a 700 mille dollars. Tout ça, c’est pour montrer aux chefs d’Etat qu’il y a une autre voie. C’est pour les encourager à ne pas toucher le budget national. Mais le prix, en réalité, c’est une véritable reconnaissance. Ce n’est pas l’argent en tant que tel. C’est la reconnaissance.

Quand je prends par exemple l’ancien président du Cap Vert, c’est grâce au Prix Mo Ibrahim que le Général Pedro Pires a pu construire une maison. Vous savez, chaque année, on organise ce qu’on appelle le Forum pour la paix. Un forum qui a un thème spécifique. Par exemple, le thème de cette année, c’était sur la migration. L’année prochaine, je ne sais pas encore. C’est en octobre que nous allons nous retrouver pour voir quel va être le thème de 2020. Les thèmes qu’on développe sont très importants.

En fait, il y a tout le monde qui participe. Aujourd’hui, il y a autre chose que la Fondation ‘’Mo Ibrahim’’ facilite. C’est ce qu’on appelle le Forum pour la paix organisé à Paris, présidé par le président Emmanuel Macron. C’est au mois de novembre. Et c’est important que la Guinée soit présente. L’année dernière, j’ai vu quelques collègues guinéens, mais je souhaiterais les voir dans tous les panels.

Votre mot de la fin ?

La Guinée est un pays tellement beau que nous devons tous joindre nos compétences et connaissances pour son développement durable. Et comme moi, je suis sur l’éducation, je souhaiterais que tous les Guinéens, élèves de la petite enfance à l’enseignement supérieur, aient accès à une éducation de qualité. Et qu’ils continuent à apprendre tout au long de la vie.

Je souhaiterais qu’au niveau politique, les différents partis politiques s’organisent de manière à avoir un dialogue permanent, apaisé, pour que notre pays connaisse une paix durable.

Interview réalisée par

Amadou Tidiane Diallo

 

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