Me Abdoul Kabélé Camara, président du RGD : « L’alternance est possible en 2020’’

Dans cet entretien accordé à notre rédaction, le président du Rassemblement des Guinéens pour le Développement (RGD) donne sa lecture sur les sujets qui dominent l’actualité sociopolitique du pays. De l’installation des PA à la composition de la nouvelle CENI en passant par la prorogation du mandat des députés, Me Abdoul Kabélè Camara clarifie sa position. Par ailleurs, l’ancien ministre de la Sécurité revient dans cette interview sur les ambitions du RGD. Lisez !

Quel regard portez-vous sur la situation politique actuelle du pays ?

La situation politique du pays n’est pas reluisante. Malheureusement, nous sommes en face de crises répétées non résolues, et de plus en plus, les acteurs sont divisés. Je pense que des solutions existent pour éviter que ces crises ne conduisent à l’instabilité de notre pays, qu’elles n’entrainent également le manque de croissance de notre économie.

Parmi les crises qui minent le pays, une vient d’être résolue, c’est la grève des enseignants. Quels sont vos sentiments ?

L’Etat doit tout faire pour que les institutions républicaines puissent fonctionner de façon convenable. Et ça, c’est une obligation qui pèse sur la tête de l’Etat. Le dialogue est fondamental. On ne peut pas tourner le dos au dialogue. Quand des problèmes sociaux sont posés et qui touchent un peu les finances du public, je pense qu’un arbitrage économique est nécessaire, et qui permettra aux uns et aux autres d’arriver à une solution satisfaisante pour tout le monde. Nous devons tenir compte du fait que dans ce pays, il y a des lois et des règlements qui sont-là pour régenter tout le monde. La loi elle est égale pour tous. Donc les acteurs que ça soit les gouvernants ou les gouvernés devraient tenir compte de ces lois qui prévoient toutes les solutions à nos problèmes. Il faut trouver la solution aux problèmes qui se posent à un pays.

Vous êtes, depuis le mercredi 17 octobre 2018, président du Rassemblement guinéen pour le développement (RGD), un parti qui s’illustre dans la dénonciation de la mal gouvernance. Mais, est-ce que vous n’êtes pas un peu comptable de cette situation vu que vous avez été ministre du régime Condé pendant 7 ans ?

Je reconnais avoir participé à l’action gouvernementale depuis le régime du président Lansana Conté, comme ministre des Affaires étrangères. Et ensuite, avec le président Alpha Condé, comme ministre délégué à la Défense et ministre de la Sécurité et de la Protection civile. Je ne fuirai pas mes responsabilités. Je suis dans l’obligation d’assumer cette responsabilité, de partager partiellement l’action gouvernementale. Mais, j’ajouterai qu’au niveau de chaque département que j’ai dirigé, des actions ont été conclues, et de façon positive, et qui ont fait le bonheur des Guinéens.

Votre successeur direct, le ministre Keira, est passé à l’Assemblée nationale. Il a décrit un tableau assez sombre de la gestion du ministère de la Sécurité. D’ailleurs, il a rétabli la direction nationale de la police. Est-ce que vous n’êtes pas d’accord avec lui ou que c’était une erreur de supprimer cette direction ?

En tout état de cause, ministre d’Etat en charge de la Sécurité et de la protection civile, j’ai soumis à M. le président de la République, un décret portant organisation et fonctionnement du ministère de la Sécurité et de la Protection civile. M. le président de la République a, conformément, à ses prérogatives, signé le décret. Donc, il a mis son accord sur cette nouvelle réorganisation que je ne me permettrais jamais de faire avant d’avoir consulté celui-là qui est le président de la République, et c’était une circonstance qui était indispensable. Donc, il fallait ramener tous les corps de la sécurité et de la protection civile dans le giron de la parfaite collaboration entre les cadres du ministère de la Sécurité. Une erreur ? Je ne crois pas. Tout ministre qui vient après un remaniement ministériel propose un organigramme, une organisation et un fonctionnement du ministère. Et c’est un arbitrage qui se fait d’ailleurs avec le ministère de la Fonction publique, et c’est courant. Maintenant, si mon successeur a qualifié cela d’erreur monumentale, je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre. Et heureusement d’ailleurs, je ne me lance pas dans cette polémique. Je suis un fonctionnaire de l’Etat soumis aux règles de l’Etat. Ce que je décide, en tant que ministre, je le décide avec l’accord de M. le président de la République.

Quelle appréciation faites-vous de l’installation des PA sur l’axe Le prince ?

C’est malheureux ! C’est un recul, parce que la réforme du secteur de sécurité nous a permis de nous éloigner de ce spectacle. Avant cette réforme, les militaires étaient un peu partout dans Conakry et dans toute l’étendue du territoire national, mais la reforme a permis de les caserner et de faire rentrer tous les militaires (dans les casernes, ndlr), ça a permis la délocalisation des armes lourdes et tout ce que vous avez comme abris, comme PA à travers les quartiers. Je pense que l’armée peut être appelée à assurer la sécurité d’un pays dans des circonstances fixées par la constitution et par les lois.

Si ce n’est pas le cas, je ne vois pas pourquoi on mobiliserait l’armée à travers la capitale. C’est un spectacle qui peut être de nature à effrayer.

A mon avis, ce qui est important, c’est l’équipement des forces de  défense et de sécurité. Défense dans sa partie gendarmerie, et également sécurité dans sa partie police, et surtout dans sa partie de maintien de l’ordre public, et dans la lutte contre la grande criminalité. Je pense que le mieux c’est de bien les équiper, et surtout insister pour que chacun puisse se comporter face à la loi sur le maintien de l’ordre public.

Les gens vous soupçonnent de rouler pour la mouvance présidentielle, notamment à cause de l’étroitesse de vos relations avec Diallo Sadakadji qui reste bien introduit à Sékhoutoureya. Votre part de vérité ?

Je ne sais pas si mon frère et ami Sadakadji est introduit à Sékhoutoureya. Notre relation n’est pas également étroite. Il fut invité au lancement ou au réveil du RGD, le 17 octobre 2018. Il a répondu à l’appel. Je ne vois pas exactement le lien avec toute autre considération, au niveau de Sékhoutoureya. Je pense que Sadakadji n’est ni conseiller, ni fonctionnaire de l’Etat, c’est un opérateur économique. Donc, je ne sais pas pourquoi on ferait ce lien.

  1. le président, si vous n’êtes pas de la mouvance, quelle est votre position ?

Aujourd’hui, le RGD ne roule ni pour la mouvance ni pour qui que ce soit. Le RGD n’a qu’une aspiration : comment arriver à résoudre les problèmes qui se posent à notre société ? Comment faire pour que le communautarisme disparaisse, pour que les lois et les règlements en vigueur dans notre pays soient respectés par tous. Le RGD a une préoccupation, c’est rassurer la population pour que chacun puisse se sentir dans un Etat de droit fort, pour que chaque citoyen comprenne qu’il a des droits et des obligations. Le RGD, sa préoccupation fondamentale, c’est arriver à améliorer la qualité de vie des citoyens, les services sociaux de base, et également, arriver à une reforme véritable de la santé et du système éducatif pour que nos enfants puissent étudier correctement, et aller dans les instances supérieures sans difficulté à l’image des autres pays. Et nous pouvons le faire. Le RGD mettra tout en œuvre pour qu’il en soit ainsi.

Alors, que comptez-vous vendre aux Guinéens ? Vous qui êtes connu comme technocrate, pourquoi avez-vous décidé d’entrer en politique ?

Cette question souvent me fait sourire. C’est vrai je suis comme vous le dites technocrate. Je suis rentré dans ce pays en 1990. L’ouverture démocratique dans ce pays m’a trouvé en Guinée grâce au président Lansana Conté qui est le père de la démocratie, qui a ouvert après 1984, le multipartisme en Guinée. Donc, j’ai commencé à œuvrer dans ce pays depuis 1991. Et j’ai été appelé à accomplir plusieurs missions, soit au niveau du Barreau de Guinée, tout en étant militant au PUP, même si par la suite, j’ai démissionné. Et après, également au niveau du gouvernement de consensus avec Lansana Kouyaté comme ministre des Affaires étrangères, et puis, avec le président Alpha Condé. Donc, la chose politique n’est pas une nouvelle pour moi. Et je connais le terrain politique guinéen et les acteurs politiques, aussi. Il y en a aujourd’hui qui sont des leaders qui n’avaient jamais pratiqué la politique avant moi.

Ce qui me conduit aujourd’hui en politique après tant d’années passées dans le gouvernement, c’est la volonté de construire quelque chose qui soit nouveau pour la Guinée et pour les Guinéens. C’est inviter nos compatriotes vers ce pacte social qui est vulgarisé dans le slogan du RGD : ‘’Mon pays, ma fierté’’. Il s’agit d’inviter les Guinéens à l’intégrer parfaitement et à s’approprier le triptyque de notre devise Travail-Justice-Solidarité. Travail, parce que l’Etat doit faciliter l’emploi. La création d’emploi pour les jeunes et les femmes. C’est très important et particulièrement pour cette jeunesse qui attend beaucoup de l’Etat. L’Etat doit favoriser la promotion des femmes en mettant en place des structures qui soient fiables et non pas conjoncturelles. Il doit faire preuve d’administration de la bonne justice, pas une justice à deux vitesses. Il doit promouvoir également la solidarité nationale. C’est très important. Donc, c’est ça notre mission. C’est ce que nous entendons présenter au peuple de Guinée.

Allez-vous prendre part aux élections législatives ?

C’est stratégique ! Le moment venu, nous aviserons. Mais, considérez que pour nous la présidence de la République n’est pas un objectif, c’est un moyen pour satisfaire les besoins vitaux des Guinéens. La présidence est un moyen qui va nous permettre, en tant que premier chef du pays de donner l’exemple. Un exemple qui rassure et qui peut être suivi par les citoyens. Parce que gouvernants et gouvernés sont logés à la même enseigne. Chacun devra se plier aux lois et règlements.

L’alternance est-elle possible avec le RGD en 2020 ?

L’alternance est possible. J’y crois et j’invite les Guinéens à s’associer au RGD pour provoquer cette alternance. J’invite les forces politiques et sociales progressistes à s’associer à ce nouveau pacte social qui, nécessairement, va nous conduire vers l’alternance. L’alternance est une excellente chose pour la stabilité du pays, pour la croissance, n’est-ce pas pour l’émergence du pays. Il faut que, désormais, on s’habitue à accepter ce principe sans lequel il n’y a pas de démocratie.

Quelle lecture faites-vous de la prorogation du mandat des députés ?

C’est une question délicate. Mais ce que disent la constitution et les lois, le président de la République assure le bon fonctionnement des institutions.

Pourquoi voulons-nous toujours proroger le mandat des institutions. C’est la jurisprudence maintenant en Guinée. Chaque institution dont le mandat arrive à terme, on proroge son mandat.

La saisine de la Cour constitutionnelle est prévue par l’article 30 de la loi sur la Cour constitutionnelle. Le président de la République a cette autorité.

Mais dans la situation des députés, la prorogation du mandat, c’est dans des circonstances particulièrement graves. C’est subordonné à une condition ; la gravité particulière de la situation. Mais est-ce qu’aujourd’hui, nous vivons une situation particulièrement grave pour autoriser l’Etat à saisir la Cour constitutionnelle et proroger le mandat des députés ? Les élections présidentielles, législatives et même locales sont prévues par nos lois et règlements. La durée de mandat de ces différentes institutions est également fixée par les lois et règlements. En n’allant pas aux élections 5 ans après, nous sommes en dehors de la loi.

Quand on part du principe que gouverner, c’est prévoir, pourquoi l’Etat n’a-t-il pas les moyens qu’il faut pour organiser les élections à date ? C’est la meilleure façon de respecter la population. Pourquoi, faut-il tout le temps user d’artifices pour proroger les mandats et dire que nous, nous ne sommes pas prêts.

L’Etat aurait dû depuis 5 ans donner les moyens à l’organisme chargé de gérer les élections pour les organiser à la satisfaction du peuple de Guinée. En ne le faisant pas, pour moi, c’est une grave erreur, c’est un déficit que seul l’Etat peut justifier parce que la condition de gravité particulièrement ne peut pas être expliquée par qui que ce soit.

Est-ce que nous sommes dans une guerre civile ? Est-ce que notre pays a été attaqué par un autre ou par des terroristes qui empêchent l’organisation à date fixe, des élections ? Est-ce qu’il y a une pandémie qui empêche les Guinéens d’accomplir leur devoir civique ? Je pense qu’à mon avis, il faut mettre fin à cette pratique, et ça ne rassure pas la population et les partenaires.

Nous avons des lois et des règlements, il faut les respecter. Et c’est le combat que mène le RGD.

Est-ce que cette prorogation n’aura-t-elle pas d’incidence sur la tenue de la présidentielle de 2020 ?

Je ne préjuge de rien. A cette allure, on peut aller dans tous les sens.

La CENI vient d’être composée. Votre point de vue ?

Je pense que cette composition est légale. Et heureusement que ça a été vite fait.

Dans le même cadre, quelle lecture faites de la nouvelle loi sur la CENI, qui ramène le nombre des commissaires à 17 et qui stipule que pour avoir un commissaire, il faut avoir au moins deux (2 députés) à l’Assemblée nationale ?

Une loi est une loi. Et je pense que c’est l’émanation du peuple, l’Assemblée nationale. Je n’ai rien à critiquer là-dessus.

Mais ce qui est plus important, c’est la personnalité des commissaires. S’il est vrai qu’une fois à la CENI, ils deviennent indépendants vis-à-vis de leurs partis d’origine, je pense qu’il y a lieu pour nous tous, de mettre l’accent sur cette indépendance que leur personnalité soit forte, bien consolidée, soit construite de manière à mener à bien leur mission au sein de cette institution que nous attendons tous.

Votre message à l’endroit des Guinéens.

Le RGD invite tous les compatriotes guinéens et guinéennes à se joindre à ce nouveau pacte social qui permettra de combattre le communautarisme, de faire appliquer nos lois et règlements et c’est la base de tout. Un pays ne peut pas être crédible si les lois et règlements de ce pays ne sont pas respectés. Nous voulons une meilleure qualité de vie pour nos populations qui souffrent, nous voulons que la jeunesse soit maintenant prise en compte véritablement non pas par des promesses mais aussi par des projets fiables permettant d’assurer leur promotion. Nous voulons que les femmes soient également aidées pour qu’elles puissent retrouver leur existence véritable. Nous voulons une meilleure santé pour la population guinéenne. L’homme est le capital le plus précieux. Nous voulons également un meilleur enseignement d’où la nécessité de reformer profondément et la santé et le système éducatif. Nous sommes un pays riche avec des ressources naturelles abondantes, nous avons beaucoup d’eau. Nous devons nous lever tous, dans la solidarité et dans le strict respect de notre constitution, de nos lois organiques, de nos lois ordinaires de nos règlements pour construire une Guinée, afin d’aller vers le changement des mentalités et des comportements. C’est à ce prix que ce pays va se développer.

Entretien réalisé par

Sadjo Diallo

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